Paris se réveille sur l’affaire Ben Brik

Publié le par CHRISTOPHE AYAD

Tunisie . Inhabituelles protestations du Quai d’Orsay sur le cas du journaliste qui risque cinq ans de prison.
Par CHRISTOPHE AYAD


Les droits de l’homme en Tunisie sont une rubrique à plein temps : les entrants, les sortants, les oubliés et les «vedettes»… Le journaliste Taoufik ben Brik mobilise l’attention et les inquiétudes du moment. Interdit de publication dans son propre pays, reclus chez lui, en proie à des tracasseries sans fin, TBB - comme le surnomment les familiers - en est réduit à proposer à la presse française des textes sur son sujet préféré : le président Zine el-Abidine ben Ali, son régime, son épouse, son palais, sa belle-famille, son argent, son culte de la personnalité…

Santé. Ben Brik a été arrêté et écroué le 29 octobre, quatre jours après la réélection triomphale (89,62% des voix) de Ben Ali à un cinquième mandat. Convoqué au commissariat pour une prétendue agression d’une femme dans la rue, Ben Brik a été directement envoyé à la prison de Bouchoucha, à Tunis. Sa famille, qui n’a pas pu lui rendre visite, est inquiète pour sa santé. Le journaliste doit être jugé jeudi à Tunis et encourt jusqu’à cinq ans de prison. Au printemps 2000, il avait fait plier le régime en observant 42 jours de grève de la faim afin de dénoncer les violations des droits de l’homme. Ben Ali ne lui a jamais pardonné cet affront et la procédure en cours ressemble fort à une vengeance. D’autant que TBB a multiplié à l’approche de la présidentielle les textes mordants et ironiques.

Le sort de Ben Brik et d’autres journalistes persécutés, comme Zouhair Makhlouf ou Slim Boukhdir, assiégé à son domicile par la police, a occasionné une inédite passe d’armes entre Paris et Tunis. Le porte-parole du Quai d’Orsay et Bernard Kouchner lui-même ont critiqué l’intransigeance du pouvoir tunisien : «Quand on a été élu pour la cinquième fois et qu’on dirige ce pays avec habileté, je pense que c’est inutile», a déclaré le chef de la diplomatie française.

Ces déclarations, totalement inhabituelles tant la France s’est jusque-là tue sur les droits de l’homme en Tunisie, ont suscité l’ire de Carthage. Le président Ben Ali en personne a annoncé avoir saisi l’Union du Maghreb arabe et l’Union africaine contre «une ingérence dans ses affaires intérieures». Même Bertrand Delanoë, traditionnel ami de la Tunisie, où il est né, s’est fait envoyer sur les roses pour avoir appelé «au respect strict des droits de l’homme en Tunisie». Seul Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur (dont le site a publié des textes de Ben Brik), venu à Tunis à l’occasion de l’intronisation de Ben Ali, a eu droit à une vague promesse d’«intervenir», une fois que la justice - bien évidemment - «indépendante» se sera prononcée…

Torturé. Pendant que Paris et Tunis s’écharpent sur le cas Ben Brik, d’autres affaires, moins médiatisées, tissent la chronique déprimante des libertés en Tunisie : le militant étudiant Mohamed Soudani vient d’être condamné à quatre mois de prison ; le lycéen Amine Briouel a été torturé en prison lors de son interrogatoire ; l’ex-prisonnier politique Fethi Changol a été arrêté et emmené dans un lieu inconnu ; deux groupes d’une dizaine de jeunes sont passés en procès en vertu de la loi antiterroriste pour avoir tenu des «réunions illégales».Seule bonne nouvelle : un groupe de syndicalistes de la région de Gafsa, condamné à de lourdes peines de prison suite à l’agitation sociale de l’année dernière, a été libéré par grâce présidentielle le 7 novembre, pour le 22e anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Ben Ali.

http://www.liberation.fr

Publié dans ESPACE INFO

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