BEN ALI ET LE VOILE ISLAMIQUE

Publié le par MONDHER SFAR

Le voile face à la dictature

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             Que dire de la crise actuelle du « voile » ? Vue de l’extérieur, elle diffère de celle qui a éclaté en Tunisie ou en Europe dans les années 80 et 90. Il est évident qu’à cette époque elle s’explique largement par la montée du mouvement politique religieux.

            Cette fois-ci, la donne est toute autre. Ce qui se passe en Tunisie ou ailleurs dans les pays arabo-musulmans a une toute autre nature. Il s’agit de signes révélateurs d’une crise en profondeur de nos sociétés face aux dictatures locales qui ont emmuré leurs peuples derrière les barbelés de la police politique pléthorique et omniprésente. Aucune perspective d’ouverture et de liberté. Mais il faudrait ajouter à cela l’offensive occidentale contre l’Islam menée tambour battant au nom de la lutte contre le « terrorisme ». C’est une véritable guerre d’occupation à la fois militaire et idéologique pour réaliser un plan de domination de l’empire américain sur le monde, en entraînant sur son sillage l’Europe.

            C’est dans ce contexte de véritable croisade qu’un vent fort a soufflé sur le voile islamique le propulsant des rives du Golfe persique à celles de l’Atlantique. Le voile est devenu l’étendard non pas de l’Islam en tant que tel, mais de la résistance face aussi bien à l’agression étrangère qu’à l’étouffement politique intérieur.

            Pour une fois, la machine de propagande benalienne a vu juste : la déferlante du voile est bien de nature politique. Elle véhicule dans ses plis le cri de désespoir et de révolte des jeunes et de simples citoyens qui veulent tout simplement protester contre leur double humiliation intérieure et extérieure.

            Oui, le voile est politique, et il n’a rien à voir avec le conservatisme religieux, le repli identitaire ou même le complot partisan. Le désarroi du régime est total face au voile qui dévoile sa nature dictatoriale. Le voile est le miroir de la dictature et son révélateur. La dictature a beau crier au scandale, et que le voile est une régression sociale et une atteinte aux libertés de la femme. Depuis quand la dictature est-elle devenue la gardienne des libertés et de la dignité des citoyens ? La crise actuelle du voile montre plutôt les effets pervers de l’instrumentalisation de la libération de la femme par la dictature. Aujourd’hui, face à la dictature, la vraie libération de la femme passe par le port du voile. Et la femme sera libérée par et en portant le voile face à l’interdit dictatorial.

            Le mouvement féministe ne doit pas se faire d’illusion. La dictature sera sa tombe s’il persiste à s’y allier face à la montée du conservatisme. Rappelons que pendant la lutte nationale, Bourguiba a exigé des femmes de porter le voile, et de ne pas se vêtir à l’occidentale, non pas par pudibonderie ou par conservatisme, mais pour des raisons politiques évidentes. Si le féminisme tunisien ne comprend pas la nature de la lutte et de l’enjeu du voile actuel, alors il perdra sa cause et renforcera la dictature pour une éternité.

            La libération de la femme ne peut se faire avec la dictature, ou en s’en fermant les yeux. Le féminisme a une grande bataille à mener : aider et soutenir la femme tunisienne dans son combat pour sa liberté de porter le voile : face à la dictature.

Mondher SFAR.  Paris, le 15 octobre 2006

Publié dans CHRONIQUE

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