Faïsal BARAKAT aurait eu 40 ans cette année...

Publié le par KHALED BEN M'BAREK

IL Y A 15 ANS, LA TERREUR PAR LA TORTURE ETAIT INSTITUTIONNALISEE

 Il y a 14 ans jour pour jour, le 8 octobre 1991, vers midi, une voiture banalisée s'arrête en trombe devant le poste de la Garde nationale de Nabeul, à la sortie de la ville en direction de Tunis. Des agents en civil en descendent, traînant un jeune homme en slip, le visage ensanglanté. Dans le bureau d'accueil, des agents s'alertent les uns les autres en hurlant, dans une mise en scène bien élaborée. Ils se ruent sur le jeune homme recroquevillé par terre, toujours menotté, protégeant instinctivement son visage et tremblant de froid et d'effroi. Après une bastonnade en règle, Faïsal est introduit au bureau du chef de la Brigade de Recherches – al abhath wattaftich -, le capitaine Abdelfattah LADIB. Une huitaine d'agents se relaieront sur lui durant toute l'après-midi.

 

                      Faïsal est attaché dans la position dite du "poulet rôti". Il a les plantes des pieds, les fesses, les tibias et l'extérieur des bras imparablement exposés. Suspendu entre deux tables par un gros bâton prévu à cet usage. Le supplice durera jusqu'à la tombée de la nuit. Quand il est jeté dans le couloir, ses compagnons d'infortune sont abasourdis par les heures de hurlements et de cascades de coups. Ils ont du mal à défaire ses liens. Un fil ténu qui lui enserre le pénis jusqu'au sang, tient tête plusieurs minutes. Jamel, le frère cadet de Faïsal, est là, hébété d'horreur et de terreur.

                      « C'est un accident de la circulation », claironne le gouvernement depuis le début de l'affaire. Mais alors, comment expliquer la « perforation de la jonction rectosigmoïdienne », relevée dans le rapport d'autopsie ? Autrement dit, qu'est-ce qui a entraîné une atteinte très localisée, voire quasi-chirurgicale, au niveau de la jonction entre l'intestin gros et le rectum, déversant leur contenu dans l'abdomen, ce qui explique la dernière et lugubre mention du rapport d'autopsie tunisien : « Estomac vide »?

                      Les médecins légistes britanniques, danois et français* qui se sont prononcés sur le rapport d'autopsie tunisien ont déclaré possible qu'un accident de la circulation aboutisse à ce type de lésions. Mais alors il faudrait qu'elle soit accompagnée d'atteintes aux os environnants et de fractures au niveau du bassin, ce qui n'a pas été relevé par l'autopsie. Etant précisé que les dermabrasions et autres blessures relevées notamment au niveau de la plante des pieds, ne peuvent aucunement résulter d'un accident, de l’avis de tous ces éminents experts, qui ne se sont jamais concertés sur le cas.

                      Mais le pouvoir avait pris sa résolution depuis l’éclatement de l’affaire : aucune marche arrière possible par rapport à la thèse de l’accident de la circulation, aussi invraisemblable qu’elle parût. C’est là que se dévoile avec éclat la démarche concertée et délibérée de gouvernement par la torture. L’Etat tout entier se met en branle pour étouffer la vérité tout en engendrant un sentiment diffus et savamment dosé de terreur dans la population. Il en était ainsi depuis les premiers cas de mort sous la torture parsemant le parcours du général Ben Ali à divers niveaux du ministère de l’intérieur. Mais c’était assurément la première et la seule fois où il était acculé à répondre de manière circonstanciée sur un cas spécifique, avec des preuves issues de ses propres services.

C’est ce qui l’a amené à impliquer à ses côtés des corps prestigieux de la société. Mais seuls les individus qui se sont prêtés au jeu devront un jour ou l'autre rendre des comptes au peuple tunisien. Les médecins d'abord, représentés par l'ancien doyen Abdelaziz Ghachem, disparu le 2 octobre courant. Il était  membre du parti au pouvoir et multi-idécoré de l'Etat. Le parfait apparatchik. C'est lui qui a tenté d'écarter la thèse de l'agression fatale telle que décrite plus haut. Cet éminent spécialiste, longtemps légiste de service du gouvernement, finira par prétendre que la cause de la mort est « impossible à déterminer ». Aux dernières nouvelles, il n’aurait pu embarquer avec lui aucune des décorations que lui a généreusement accordé le général Ben Ali…

                      Viennent ensuite, les avocats, représentés par Mohamed-Ahmed El Marhoul. Cet avocat a pris sur lui de contacter le père de Faïsal, feu Hédi Barakat, toujours par l'intermédiaire d'un certain Mohamed Riahi, pour lui proposer de porter plainte en son nom. Sous la peur, le père Barakat, laveur au hammam ("tayyeb") et analphabète, s'est exécuté. En moins de deux ans, l'affaire avait été réglée par la drôle de justice : malgré la péremption de tous les délais légaux, le contentieux de l'Etat avait été condamné à verser aux ayants droit dix mille dinars, portés en appel à douze mille. Le gouvernement demandait à la famille de monnayer le sang de son fils. Ce jugement est un cas d'école de l'usage fait de la justice. Par la suite, El Marhoul  harcèlera  la famille pour qu'elle vienne dans son étude récupérer le magot. Il attend toujours.

                      Mais il est à noter que, depuis au moins sept ans que nous dénonçons l’implication de cet avocassier dans la machination visant à étouffer l’affaire devant le CAT, Me Marhoul n’a jamais eu l’idée de nous citer à comparaître devant les tribunaux français pour diffamation éventuelle...

 

                      Dans le même cadre et en 2002, une lettre a été envoyée par la Coalition des ONG internationales contre la torture (CINAT : Amnesty International, OMCT, APT, REDRESS et FI-ACAT) au président du Comité, le Canadien Burns, lui demandant d'agir en vue d'amener le gouvernement de Tunis à coopérer avec le Comité. L'on croit savoir que ce dernier a convoqué un représentant du gouvernement tunisien pour une entrevue apparemment restée vaine.

 

                      En ce quinzième anniversaire de la disparition du jeune Faïsal, aîné de ses cinq frères, il est anormal que la société tunisienne tout entière n’ait pas entouré Mme Khira Matri, la mère BARAKAT, de toute sa sollicitude face à sa tragédie et aux difficultés de l’existence dues essentiellement au sort de son fils aîné.

                      Nous voudrions exhorter la société civile tunisienne, personnalités et institutions, à briser l’isolement de cette mère tunisienne qui fait face avec courage et abnégation, après la disparition de son époux en décembre 1995.

                      La tortiocratie de Tunis joue encore le temps contre la vérité, comme si les cas Pinochet, Habré, Taylor et autres tyrans tropicaux n’existaient pas. Mais un jour ou l’autre les Tunisiens exigeront des comptes. En attendant, l’âme de Faïsal BARAKAT continuera à tourmenter les cauchemars sombres et dorés du général Ben Ali.

Khaled BEN M'BAREK

CENTRE  D’INFORMATION  ET  DE  DOCUMENTATION  SUR  LA  TORTURE- TUNISIE                           

Publié dans ESPACE INFO

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