ETATS-UNIS : CICR parle de «crimes de guerre» dans un rapport secret dévoilé par une journaliste américaine.

Publié le par Blaise Chevrolet, Washington

Le mot «torture» est lâché. La menace de traduire en justice des membres du gouvernement américain est brandie. Dans un livre intitulé La Face cachée, à paraître mardi aux Etats-Unis, la journaliste Jane Mayer dévoile un rapport secret du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), dont les conclusions sont sans appel. L'organisation y confirme «catégoriquement» le recours à la torture par les Etats-Unis contre des membres présumés d'Al-Qaida. Elle lance également un avertissement: «Les membres de l'administration Bush qui ont autorisé ces pratiques pourraient être coupables de crimes de guerre.»

 Enchaînés au plafond

Selon la journaliste du New Yorker, le CICR a rédigé son rapport après une visite à Guantanamo à la fin de l'année 2006. Il l'a transmis ensuite à la CIA, qui l'a remis au président George W. Bush et à la secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice. Sur la base militaire, les délégués ont rencontré plusieurs prisonniers, dont Abu Zubaydah, considéré comme l'un des lieutenants d'Oussama ben Laden. Grâce à leurs témoignages, ils ont reconstitué le traitement infligé aux détenus dans les prisons secrètes de la CIA, avant leur arrivée à Guantanamo. Abu Zubaydah a assuré avoir été soumis au moins à dix reprises au «waterboarding», cette pratique qui consiste à mettre la tête d'un détenu sous l'eau pour simuler la noyade. Après son arrestation, il a d'abord été enfermé dans une caisse où il ne pouvait que rester «replié en position fœtale», selon le récit de la journaliste.

Au total, le CICR s'est entretenu avec 14 prisonniers. Onze d'entre eux ont dit avoir été privés de sommeil, en étant soumis à longueur de journée «à une lumière très forte et du bruit qui déchirait leurs tympans». Certains ont dénoncé les nombreuses heures passées «enchaînés au plafond». Pour Jane Mayer, ces pratiques sont contraires aux Conventions de Genève et même à la loi américaine.

Aux Etats-Unis, le mot «torture» est tabou, même après la diffusion des images de la prison irakienne d'Abou Ghraib il y a quatre ans. La presse a tendance à utiliser le terme «abus», y compris quand elle se réfère au «waterboarding». Jusqu'à présent, les seuls Américains à avoir été jugés et condamnés pour «abus» n'étaient que de simples soldats, souvent présentés comme des «moutons noirs» qui n'avaient pas bien compris les consignes. En 2005, George Bush s'était notamment exclamé haut et fort: «Nous ne torturons pas.»

Le CICR embarrassé

Interrogé par Le Temps, le CICR n'a pas caché son embarras. «On ne discute jamais publiquement du contenu de notre dialogue confidentiel avec les autorités», a répondu l'organisation, sans nier ou confirmer l'authenticité du rapport. Elle «regrette toutefois que l'ouvrage attribue au CICR des informations sur les détenus alors que la divulgation de telles informations n'est pas la pratique de l'organisation et que la journaliste n'a jamais approché le CICR.»

En d'autres termes, l'origine de la fuite est à chercher du côté de l'administration américaine, où les règlements de comptes se multiplient à l'approche de la fin du mandat de l'actuel président américain. Dans La Face cachée, Jane Mayer démontre à quel point certains responsables ont travaillé dans la peur. Elle cite notamment l'exemple de l'ancien ministre de la Justice, John Ashcroft. Il craignait tellement d'être sur écoute qu'il en est arrivé à utiliser un langage codé pour parler à ses collaborateurs.

Pour la journaliste, la lutte contre le terrorisme s'est transformée en «une guerre contre les idéaux américains». Elle vise notamment le vice-président Dick Cheney et son entourage. «Pour la première fois dans l'histoire, les Etats-Unis ont autorisé des responsables du gouvernement à tourmenter physiquement et psychiquement des prisonniers, faisant de la torture une loi nationale dans tous ses aspects sauf le nom», dénonce Jane Mayer.

(Source : « Le Temps » (Quotidien – Suisse), le 14 juillet 2008)

Publié dans SANS FRONTIERES

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