Tunisie: Ben Ali ou le syndrome d’Iznogoud au pouvoir

Publié le par Wicem Souissi

Allié de l’Europe dans l’Union pour la Méditerranée, le président tunisien est idéal-typique de ses homologues régionaux du Sud. Vingt ans de cris contre sa gouvernance dictatoriale ne l’ont guère infléchie.

 

Dirigeant son pays aujourd’hui comme hier, il est même aux commandes, selon son slogan, de "la Tunisie de demain": tout de Zine Ben Ali peinturluré, le présent est projeté dans un avenir du même coup inscrit dans une simple répétition du passé. Une énième reconduction en 2009 est ainsi banalisée. Mais plutôt que de continuer de mettre ces plébiscites renouvelés sur le seul compte d’un pouvoir tout-puissant, les opposants ne devraient-ils pas, au contraire, s’interroger enfin sur leurs propres responsabilités dans ce succès?

En fait, cette question se heurte à un sérieux handicap: certes interdit par le pouvoir, le débat n’a pas davantage lieu au sein de l’opposition. Celle-ci reproduit, de son côté, une démarche improductive en entretenant le tabou de ses illusions perdues.

La première est de faire accroire que le discours inaugural du général Ben Ali répondait aux revendications des démocrates. Or, il n’y a nulle contradiction entre sa quasi constitutionnelle déclaration-programme du 7 novembre 1987 et l’autoritarisme du régime. Car lorsque le successeur de Habib Bourguiba affirmait incarner une rupture en promettant d’instaurer le pluralisme, c’est, précisait-t-il aussitôt, "dans le cadre de l’ordre et de la discipline". Conjuguée ou pas avec le curriculum militaro-policier de son auteur, cette précision trahissait d’emblée sa conception de la démocratie: casernée.

Quant à la croyance dogmatique en une première période libérale du régime, elle est aussi aveugle. Aucun détenu politique durant 1988 et 1989? Victime d’un coup d’Etat, placé en résidence surveillée, le vieux "Combattant suprême" entamait la liste des prisonniers d’opinion. Des espaces d’expression? Uniquement pour acclamer le putschiste. Une liberté de la presse? Deux journaux emblématiques d’un esprit critique, Le Phare et Erraï, ont été contraints de disparaître dans l’indifférence.

Pendant ce temps, la classe politique, islamistes compris, signait, le jour du premier anniversaire de sa prise de pouvoir, un Pacte national avec le nouveau chef de l’Etat. Avant de porter religieusement sa candidature unique aux élections. Cette logique de compromission suffit à rendre illusoires les années suivantes de promesses présidentielles prétendument oubliées, puis trahies.

Mais, aujourd’hui encore, on reproche à M. Ben Ali de ne pas traduire ses propos dans les faits. N’avait-il pas déclaré, en s’installant à Carthage, que

"l'époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie, ni succession automatique à la tête de l'Etat desquelles le peuple se trouve exclu"?

La réponse tient en ceci. Il l’y inclut! De gré ou de force, sans parler des réfractaires incorrigibles, punis par la réclusion.

En réalité, le "tort" de M. Ben Ali est qu’il n’a pas satisfait, non les désirs, mais les fantasmes démocratiques de ses opposants, qui avaient été subjugués à son avènement. Sceau d’une tradition trentenaire de tentatives d’éviction de celui qui, pour avoir fondé un Etat-nation en Afrique du Nord, se comparait à un Jugurtha qui a réussi, l’"Artisan du changement" réussit, lui, là où des générations successives d’Iznogoud avaient lamentablement échoué.

Les Tunisiens ont dès lors trop vite cru qu’ils allaient enfin participer à la gestion de leurs affaires, partager en quelque sorte avec lui son rêve concrétisé. Mais l’homme qui veut être Calife à la place du Calife est monomaniaque. Parvenu à ses fins, sorti de son rôle, c’est plutôt un cauchemar qu’il endure.

De crainte qu’un comploteur ne le déloge à son tour, il verrouille de l’intérieur. Isolé du monde, il n’a d’autre choix que de s’en prendre à lui-même, et soulage sa souffrance en conjuguant son leitmotiv au futur antérieur: Zine aura été dégommé quand Ben Ali lui succèdera, et vice-versa. Le tout au prix de l’imposition de son tourment à ses compatriotes, sommés d’accepter sa douleur en partage.

Contre la pérennité de cette emprise, les contestataires peuvent néanmoins réunir un front du refus, pour l’heure disséminé. A condition toutefois d’un aggiornamento: rompre avec la croyance en une liberté octroyée par le haut. Cela constitue d’ailleurs un préalable au tarissement des deux principales sources de légitimité du potentat. La sécurité de la société? La lutte contre l’intégrisme est contredite par une politique de surenchère religieuse favorisant au contraire fanatisme et terrorisme. La prospérité? Les fruits d’une forte croissance économique somme toute naturelle dans un pays en développement sont pourris par une corruption étendue, qui nourrit les sirènes de l’extrémisme religieux.

C’est en dessillant les yeux sur cette double faiblesse structurelle du pouvoir que l’opposition ouvrira la voie à l’émergence de forces d’alternance que le processus euro-méditerranéen initié à Barcelone, trop timoré en matière de respect de la démocratie et des droits de l’homme, devra bien prendre en considération.

Publié dans CHRONIQUE

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