Souhayr Belhassen « Le monde arabe ne s'est pas démocratisé »

Publié le par BAUDOUIN LOOS

Depuis avril 2007, la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) est présidée par une femme, Souhayr Belhassen. Celle-ci est en nos murs afin de recevoir, ce vendredi, le titre de docteur honoris causa à l'UCL. 
Vous qui êtes arabe, comment jugez-vous les difficultés de la société civile à émerger dans cette partie du monde ?
La nature même de la société arabe patriarcale et tribale est en cause. Il s'agit d'une société où l'individu n'existe pas. Et où il doit obéir à Dieu et au monarque (ou au président). La mentalité est ainsi faite : on obéit à l'autorité et celle-ci est censée nous protéger. Bien sûr, il y a eu une évolution, surtout des mouvements réformistes de gauche, notamment communistes, au XXe siècle. Puis, un autre mouvement, interne celui-là, a pris de l'ampleur, l'islamisme, qui répond à une réalité dans nos sociétés musulmanes. Tant que ces islamistes respectent le même référent que les laïcs, à savoir la Déclaration universelle des droits de l'homme, cela ne me pose pas de problème. Cela suppose qu'ils respectent l'égalité homme/femme, qu'ils n'imposent pas la loi islamique qui, par exemple, prescrit un partage de l'héritage favorable à l'homme.
Mais la plupart des pays arabes restent des dictatures...
Oui, on peut même dire que depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, le monde arabe demeure la seule partie du globe qui n'a pas subi les effets de la démocratisation. Les régimes profitent pleinement du substrat social évoqué plus haut, et tout reste figé.
Que faire, alors ?
Nous, comme mouvement spécialisé dans la défense des droits de l'homme, devons-nous soutenir la révolution ? Je crois que nous devons plutôt appuyer les processus démocratiques, tenter de s'engouffrer dans le moindre interstice. Mais l'exercice n'est guère aisé. Ces dictatures ont souvent plus de quarante ans d'âge !
Le découragement vous guette ?
Non, ce n'est pas un choix possible. D'ailleurs, il y a des éclaircies. Prenez le Maroc. Certes, ce n'est pas encore une pleine démocratie, mais venant des pires moments de répression que l'on y a connus, voilà un pays où la société civile progresse et s'organise. Elle a des ailes maintenant !
Qui des pays voisins ?...
La société algérienne reste très marquée par la guerre d'indépendance, la violence l'emporte toujours, et le régime militaire ne lâche rien. En Libye, la FIDH n'a tout simplement pas accès. Nous, on n'a pas de centrales nucléaires civiles à marchander ! La société égyptienne, elle, commence à bouger, notamment grâce aux juges.
Et votre pays, la Tunisie ?
Le président Ben Ali fait ce qu'il peut pour améliorer son image. La Tunisie doit bientôt comparaître devant le comité des droits de l'homme de l'ONU à Genève, ceci expliquant cela. Il a été annoncé que l'officiel Conseil national des droits de l'homme va s'occuper des plaintes en la matière et même du dialogue avec la société civile. Mais cela cache la réalité : la Ligue tunisienne des droits de l'homme reste paralysée par 33 procès, ses locaux sont encerclés par la police. Tout est plombé. Ils tentent de faire mourir la Ligue à petits feux, celle-ci ne lutte plus que pour sa survie sans pouvoir faire son travail militant.
Que fait l'Union européenne ?
Elle aurait pu agir pour faire appliquer l'article concernant les droits de l'homme dans les traités d'association avec les Etats arabes. Elle ne le fait pas. Pire : elle utilise des pays comme la Libye ou le Maroc comme des centres de rétention à distance pour les émigrés dont elle ne veut pas.
 
(Source: Le journal "Le Soir" (Quotidien - Belgique) Le 1 er fevrier 2008

Publié dans ESPACE INFO

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