Comment les salafistes ont été neutralisés

Publié le par JEUNE AFRIQUE N° 2452 du 7 au 12 janvier 2008

La chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis a eu la main lourde. Très lourde : deux condamnations à mort, visant Imed Ben Ameur, menuisier, né le 20 mai 1973 à Sousse, et Sabeur Ragoubi, ouvrier, né à Kairouan le 2 juin 1983 ; huit condamnations à la réclusion à perpétuité ; plus des peines allant de cinq à trente ans de prison pour les vingt autres coaccusés. Prononcé tard dans la nuit du 29 au 30 décembre 2007 par le juge Mehrez Hammami au terme d’une audience marathon marquée par le retrait de la quarantaine d’avocats du collectif de défense des prisonniers, ce jugement constitue l’épilogue judiciaire de l’affaire dite du « groupe de Soliman ». Si elle venait à être confirmée et exécutée - Samir Ben Amor, un des défenseurs des prévenus, a annoncé qu’il interjetterait appel -, cette sentence marquerait un revirement doublé d’une régression humanitaire, la Tunisie observant, depuis 1993, un moratoire sur les exécutions capitales.
Tous les condamnés ont été déclarés coupables de participation à une entreprise terroriste, et certains ont été impliqués dans les affrontements meurtriers avec les forces de sécurité qui ont fait, selon un bilan officiel, 14 morts, dont 12 terroristes, 1 policier et 1 militaire, entre le 23 décembre 2006 et le 3 janvier 2007. Les motivations et le parcours des principaux protagonistes de cette affaire, presque tous éliminés, et parmi lesquels figurent 6 activistes - 5 Tunisiens et 1 Mauritanien - affiliés au GSPC algérien, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, restent obscurs. Et les débats, bâclés, n’ont pas aidé à comprendre les raisons qui ont poussé des dizaines de jeunes sans histoire ni affiliation politique marquée à basculer dans l’aventure djihadiste.
Que s’est-il réellement passé il y a un an, dans le triangle Grombalia/Hammam-Lif/Soliman ? Comment les salafistes ont-ils pu se jouer pendant des mois de la surveillance d’une police omniprésente et supposée infaillible, et circuler sans être inquiétés entre Kasserine, Sidi Bouzid et la banlieue de Tunis ? Quels étaient leurs objectifs réels, leurs cibles ? Même si des zones d’ombre subsistent, notamment en raison d’une chronologie assez vague - « en juin », « au début de l’été », « pendant le ramadan » -, et même si beaucoup d’éléments essentiels à la compréhension de l’affaire font toujours défaut, comme les circonstances précises de la mort des deux agents des forces de sécurité, le récit que vous allez lire permet de se faire une idée un peu plus précise du film des événements. Il s’appuie exclusivement sur les procès-verbaux d’interrogatoire des trente condamnés, tels qu’ils ont été communiqués aux avocats de la défense. Une exclusivité Jeune Afrique.


Djebel Boukafer, quelque part dans un maquis islamiste non loin de Tebessa, dans l’est de l’Algérie : Lassaad Sassi, 37 ans, est impatient et fébrile. Il vient de recevoir l’aval de ses chefs du GSPC pour entreprendre une mission particulièrement délicate : s’infiltrer en Tunisie pour y créer des cellules de soutien logistique, et recruter et former de futurs terroristes. Sassi, qui se fait appeler Abou Hechmi, est un élément très aguerri. Ancien de la garde nationale tunisienne (l’équivalent de la gendarmerie), vétéran de la Bosnie, il est passé par les camps d’entraînement d’Al-Qaïda en Afghanistan avant de rejoindre les maquis du GSPC. Il rêve maintenant de poursuivre le combat dans son pays natal. Il réussit sans peine à convaincre quatre de ses compatriotes, Mohamed Hédi Ben Khlifa, Zouhair Riabi, Mohamed Mahmoudi et Tarak Hammami, et un Mauritanien natif de la bourgade de Nbaghia, Mohammadou Maqam Maqam, alias « Chokri », de l’accompagner. Les six hommes formeront le noyau dur du Jound Assad Ibn Fourat, les soldats d’Assad Ibn Fourat, le conquérant arabe de la Sicile.

Un arsenal rudimentaire
Dans la nuit du 22 au 23 avril 2006, le commando passe clandestinement la frontière, à Bouchebka, et gagne le Djebel Chaambi, point culminant de la Tunisie (1 544 mètres d’altitude), après quatre jours de marche. Son arsenal est rudimentaire : six fusils-mitrailleurs kalachnikovs, des chargeurs, quelques grenades et des talkies-walkies. Le 27 avril, Sassi et Ben Khlifa, un Bizertin de 25 ans, quittent le refuge pour se rendre dans la ville voisine de Kasserine. Ils achètent des vivres et des cartes téléphoniques Tunisiana avant de retourner au camp. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Hammami et de Mahmoudi d’assurer le ravitaillement. Mahmoudi, originaire de Ben Guerdane (Sud tunisien), a pris rendez-vous, par le truchement de sa famille, avec un contact censé lui fournir une cache dans la ville de Sfax et qu’il doit rencontrer aux portes de la ville. C’est un piège. Les deux hommes sont arrêtés par les forces de sécurité, qui saisissent sur eux une grenade et un peu d’argent1.
Ne les voyant pas revenir, Sassi et ses trois compagnons comprennent rapidement. Ils doivent improviser. La géographie du Djebel Chaambi et des montagnes de la région ne se prête guère à l’action clandestine, la végétation y étant trop rare. Ben Khlifa prévient son beau-frère, Ramzi el-‘Ifi2, sympathisant islamiste installé à Sidi Bouzid en qui il a entière confiance, et lui fixe rendez-vous à la gare routière. Il lui demande de lui trouver une cache en ville. Sans succès. Les infiltrés changent leurs plans et se mettent en quête d’une planque dans la banlieue de Tunis. On leur présente Wael Ammemi3, vendeur de vêtements dans les souks. C’est la couverture idéale : ­commerçant, propriétaire d’une Renault Express, il fait de fréquents voyages et ne peut donc éveiller les soupçons. Ramzi et Wael aident le groupe Sassi à entrer en contact avec Majdi el-Amri et Sahbi el-Masrouki, membres d’une cellule salafiste tunisoise. Début juin, les clandestins gagnent la capitale à bord de l’Express, s’installent chez Majdi et finissent par trouver une planque à Hammam-Lif, localité populaire à une quinzaine de kilomètres au sud de la capitale.

Un campement à Aïn Tbornog
Il faut maintenant « rapatrier » les armes enterrées dans les montagnes autour de Kasserine. Ramzi s’y attelle, en compagnie de trois élèves de l’Institut supérieur d’études technologiques de Sidi Bouzid, militants d’un petit cercle d’étudiants salafistes, dont un certain Rabia Bacha, originaire de Soliman. Détail étonnant : les membres du groupe, qui ont fait l’aller en voiture, effectuent le trajet du retour en bus avec les armes dissimulées à l’intérieur de gros sacs de sport ! Pendant tout l’été et l’automne, le groupe, fort désormais d’une grosse vingtaine de membres, multiplie les précautions et change plusieurs fois de cache, tout en restant dans un périmètre restreint, entre Hammam-Lif, Ezzahra et Hammam-Chott. Sassi initie ses apprentis guérilleros au maniement des kalachnikovs et à la fabrication d’explosifs à partir de produits en vente dans le commerce. Il ne semble pas avoir envisagé d’actions kamikazes et privilégie la voiture piégée comme mode opératoire. Le groupe djihadiste projette de s’attaquer aux « infrastructures vitales » de la République, à des « objectifs symboliques » ainsi qu’aux « intérêts étrangers » et à « des personnalités tunisiennes et étrangères ». Mais il n’en est qu’au stade préliminaire des préparatifs : les pièces versées au dossier d’accusation ne font nulle mention « d’attentats planifiés » contre les hypermarchés Carrefour ou Géant ou les ambassades américaine ou britannique.
Sassi, qui se fait maintenant appeler « Samir », n’a pas renoncé à son idée de départ, à savoir la création d’un camp d’entraînement dans le maquis. Mais où ? La réponse viendra un peu par hasard de Sousse, ville côtière et étudiante, à 150 kilomètres au sud de Tunis. Sentant la police à leurs trousses, la quinzaine de membres d’une cellule salafiste chapeautée par Mokhles Ammar et Hassanin el-Aifa décident de se mettre au vert. Jeunes, âgés de 25 à 30 ans pour la plupart, ils ont succombé à la vague de piété qui submerge la Tunisie depuis le 11 septembre 2001, regardé en boucle les images d’Al-Jazira et d’Al-Manar, fréquenté les mosquées et rêvé de djihad contre les Américains. Puis, comprenant qu’il serait de plus en plus difficile de rejoindre les rangs de la résistance irakienne, ont choisi de porter le combat à l’intérieur même des frontières de la Tunisie. Mais voilà : ils doivent fuir, car ils craignent d’avoir été découverts par la police. L’un d’entre eux, Makram Jrid, alias « Mounir », fils de berger, a passé son enfance dans les collines escarpées du cap Bon. Il connaît la région comme sa poche et propose à ses compagnons de se réfugier dans une caverne située dans le massif d’Aïn Tbornog, sur les hauteurs de Grombalia, une bourgade à mi-distance entre Tunis et Hammamet. Ils opèrent leur retraite à la fin du mois de ramadan (novembre 2006). Tout le monde se connaissant dans la mouvance salafiste, le groupe de Sassi finit par entrer en contact avec Makram. « Samir » est séduit par l’emplacement. La forêt est extrêmement dense et un campement a toutes les chances d’y passer inaperçu. Début décembre, la fusion s’opère entre les groupes de Sousse, Tunis, Sidi Bouzid et Kasserine. Sassi est proclamé émir du Jound Assad Ibn Fourat. Le campement prend alors forme. Il se compose de quatre tentes, dissimulées sous les branchages. Presque inaccessible, il est à cinq heures de marche de la route la plus proche. C’est Mounir qui se charge du ravitaillement quotidien. Il faut nourrir vingt-quatre hommes. Les vivres sont acheminés en voiture jusqu’à la ferme familiale, puis à dos de mulet jusqu’au campement.
Une petite poignée de combattants restent monter la garde dans la planque de Hammam-Chott, où sont entreposés des explosifs, des vivres et un peu d’argent liquide. Dans la nuit du 23 au 24 décembre, la maison est encerclée par les forces de sécurité. Était-elle surveillée depuis longtemps ? Les membres du groupe ont-ils été dénoncés par un boulanger du voisinage, comme le suggère une rumeur insistante ? En fait, d’après une source proche du dossier, il semblerait que ce soit l’arrestation d’Oussama Hajji, un salafiste lié à des membres de la cellule de Sousse, qui ait mis les policiers sur les traces de Makram et de ses compagnons. Le fils du berger est interpellé. « Cuisiné » par les limiers de l’antiterrorisme, il passe aux aveux. Ammemi, le propriétaire de la Renault Express, est arrêté le 23 décembre à Sidi Bouzid. Simultanément, la police a donc encerclé la cache de Hammam-Chott. Les djihadistes refusent de se rendre et ouvrent le feu sur les forces de l’ordre. Les tirs durent plusieurs heures. Au moins trois policiers sont blessés. Deux guérilleros sont tués, Zouhair Riabi, l’un des six maquisards infiltrés, et Majdi el-Amri. Un troisième est arrêté. Un dernier réussit à prendre la fuite. Sur place, les policiers saisissent deux kalachnikovs, 315 cartouches et plusieurs milliers de dinars.

L’armée en renfort
Le lendemain, une dépêche de la TAP, l’agence officielle, évoque un affrontement entre des policiers et « une bande de dangereux criminels ». L’information ne trompe personne. L’armée est appelée en renfort, un nombre impressionnant de policiers, gendarmes et militaires est déployé pour ratisser le cap Bon. Des barrages sont érigés partout le long des routes. Le 28 décembre, l’armée lance une opération dans le massif d’Aïn Tbornog. Ici survient un rebondissement assez invraisemblable mais consigné dans plusieurs dépositions des accusés : Makram, qui accompagnait le peloton de militaires, réussit à « s’échapper ». Resté en contrebas de la montagne, sous la surveillance de quelques hommes, on l’autorise à faire sa prière. Il en profite pour leur fausser compagnie et parvient à gagner le campement, où il donne l’alerte. Sassi ordonne à ses combattants de se préparer à résister. Sa vingtaine de maquisards disposent en tout et pour tout de quatre kalachnikovs, de quelques milliers de cartouches, de quelques grenades et bombes artisanales. Des tireurs sont disposés en surplomb, aux endroits stratégiques. Ils repoussent les assaillants jusqu’à la tombée du jour.
Les hélicoptères survolant la zone des combats à basse altitude ne parviennent pas à apercevoir les tentes ou les tireurs embusqués. Sassi comprend cependant que ses hommes se retrouveront vite à court de munitions et ne pourront pas soutenir indéfiniment le siège. À la faveur de la nuit, il ordonne un repli en direction d’une autre montagne. Le lendemain, les fugitifs, qui n’ont pas subi de pertes, sont à nouveau sur le point d’être encerclés. Sassi décide de scinder ses forces en quatre groupes. Les deux derniers, dirigés par Mokhles Ammar et Taoufik Lahouimdi4 et forts au total d’une dizaine d’éléments, doivent se replier sur Sousse et « attendre les ordres » qui leur seront communiqués par téléphone en temps voulu. Les deux premiers, qui comptent une grosse douzaine de combattants, doivent trouver refuge à Tunis. Sassi garde toutes les armes de poing et prend le commandement du premier groupe. Il s’entoure des éléments les plus aguerris : son lieutenant Ben Khlifa, Chokri le Mauritanien, Makram Jrid, Rabia Bacha, Sahbi el-Masrouki, Mehdi el-Mejri et Riadh Miri. Inexpérimentés et désarmés, la quasi-totalité des fugitifs des trois derniers groupes tombent entre les mains des forces de sécurité dans les heures ou les jours qui suivent. Hassanin el-Aifa se fait exploser au moment de son arrestation et entraîne dans la mort un officier de l’armée. Un autre djihadiste est tué dans des circonstances qui restent à éclaircir. La plupart des autres n’opposent pas de résistance, sauf Sabeur Ragoubi. Cerné par les militaires, il s’empare d’une bombe et la jette sur les forces de l’ordre. L’engin, artisanal, n’explose pas, mais ce geste lui vaudra d’écoper de la peine capitale lors du procès.


fusillades en série
Seuls les éléments du groupe Sassi réussissent à passer entre les mailles du filet, mais ils sont aux abois quand ils rejoignent la bourgade de Soliman, après cinq jours de cavale. Les circonstances de l’assaut final sont confuses. Sassi est tué au cours d’un accrochage, sans doute à l’aube du 3 janvier. Bacha et Chokri parviennent à gagner la demeure familiale du premier nommé, dans le quartier du 1er-Juin. Mais la police les a précédés. Bacha et Chokri, en possession chacun d’un kalachnikov, résistent plusieurs heures avant de succomber. Ben Khlifa, Masrouki, Jrid, Mejri et Miri, armés de deux kalachnikovs, de grenades et d’explosifs artisanaux, trouvent refuge dans une maison en construction, isolée à la périphérie de la ville. Ils sont rapidement encerclés par les forces de sécurité, qui emploient les gros moyens pour les déloger : après une fusillade de plusieurs heures, ils sont eux aussi abattus.


1. Témoins clés de l’affaire, ils n’ont toujours pas été jugés, leur cas ayant été disjoint de celui des autres accusés.
2. Ramzi el-‘Ifi a écopé de la prison à perpétuité.
3. Idem pour Wael Ammemi.
4. Mokhles Ammar a été condamné à la perpétuité, Taoufik Lahouimdi à trente ans de prison

Publié dans ESPACE INFO

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