Il règne sans partage depuis vingt ans à Tunis

Publié le par BAUDOUIN LOOS

Rusé et implacable, Zine el-Abidine Ben Ali a assis son pouvoir grâce une main de fer. Une dictature à quelques encablures de l'Europe.

 

L'homme qui préside aux destinées de la Tunisie (depuis vingt ans ce mercredi 7 novembre) reste paradoxalement un inconnu pour les Tunisiens. Peu en connaissent même le son de sa voix. Zine el-Abidine Ben Ali n'est pas du genre à faire des conférences de presse. D'ailleurs, il n'en a jamais donné. « Il en serait bien incapable », raillent ses opposants.

Le verdict de Kamel Jendoubi, président exilé à Paris du Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie, se veut plus nuancé : « Même si Ben Ali n'a pas les capacités intellectuelles de mener une conférence de presse , nous dit-il, c'est un homme rusé. Pas intelligent ni courageux, encore moins visionnaire comme Bourguiba, son prédécesseur, mais rusé. Et tenaillé par la peur. Il a voulu se donner l'apparence d'un démocrate. Il a ainsi coupé avec le concept de « présidence à vie ». Ce fut sa première ruse. »

Lancé sur le sujet, Jendoubi devient insatiable. « Sa seconde ruse se passa en 1989, quand il trompa les gens aux élections ; il a autorisé les islamistes à se présenter comme indépendants, et il s'est ainsi constitué une base de données qui a servi lors de la répression. Sa troisième ruse fut d'instaurer en douce son « système », à savoir mettre l'Etat au service de ses ambitions aux relents de népotisme. Ceux qui l'ont accompagné au début ont été éliminés. Maintenant, il reste ses frères, cousins, la famille de sa femme, quelques cercles proches. C'est un régime où l'Etat n'est pas celui de ses citoyens mais celui d'une clique. Il ne peut subsister que dans un cadre policier. »

Rude charge que voilà. Mais incomplète, puisqu'il faut y ajouter des funestes « performances « en matière de droits de l'homme dénoncées par toutes les organisations compétentes en la matière, y compris la Ligue tunisienne, elle-même paralysée par le harcèlement judiciaire du pouvoir. Emprisonnements, tortures, persécutions (y compris de l'entourage des éléments ciblés) : toute la gamme des violations des droits humains fait partie des méthodes développées par le régime qui a aussi instrumentalisé la justice.

Quant à une presse digne de ce nom, à l'exception de l'un ou l'autre périodique d'opposition confiné dans la marginalité, elle a disparu du paysage tunisien, qui offre aux lecteurs locaux des journaux insipides qui rivalisent en glorifications les plus grotesques du génie présidentiel.

La destinée de Ben Ali n'avait pourtant rien d'évident. Pour ce fils de famille nombreuse et modeste né en 1936 à Hammam Sousse, sa sélection pour une formation militaire en France, qu'il prolongera même aux Etats-Unis représente une aubaine inespérée, qu'il saisit à pleines mains dès l'indépendance, en 1956. L'homme deviendra rapidement un spécialiste de la sécurité. Un flic cinq étoiles.

Tour à tour directeur de la nouvelle sécurité militaire, attaché militaire au Maroc puis en Espagne, il franchit un palier capital en 1977 en décrochant les galons de directeur général de la sûreté. Un nouvel éloignement à l'ambassade de Varsovie n'affecte pas longtemps sa marche en avant : en 1984, le président Bourguiba le rappelle et lui confie un secrétariat à la sûreté nationale, qui devient ministère l'année suivante.

Tout s'accélère alors : en 1986, le voilà ministre de l'Intérieur, avant de devenir Premier ministre en 87. Pas pour longtemps : moins de cinq semaines plus tard, il organise un « coup d'Etat médical « qui dépose en douceur Habib Bourguiba pour sénilité. Les Tunisiens s'enthousiasment pour un homme qui annonce la fin de la présidence à vie et le début d'une ère démocratique.

Mais un grain de sable nommé islamisme va tout compliquer. Les islamistes tunisiens, d'abord courtisés, se fâchent après les législatives de 1989, dont ils sortent floués, selon eux. Certains auraient alors comploté. La répression sera terrible. Les promesses de liberté s'envolent. A jamais. Le régime se concentre sur l'économie, non sans résultats, quoique la corruption ronge les rouages. La classe moyenne accepte sans broncher d'échanger la liberté contre un certain confort.

Libéral et anti-islamiste : voilà qui plaît aux Européens, qui en font leur allié privilégié, malgré ses « petits « défauts. Parmi eux, la perte de mémoire : Ben Ali avait interdit la présidence à vie. Vingt ans plus tard, il reste aux commandes, sans partage. Et pour longtemps encore, sans doute.

BAUDOUIN LOOS

(Source : « Le Soir », (Quotidien – Belgique), le 5 novembre 2007)

Publié dans ESPACE INFO

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