Le coup d'Etat de 1987 avait suscité beaucoup d'espoir

Publié le par BAUDOUIN LOOS

yezzi_zaba-1.jpgVingt ans. Vingt ans, au choix, de « progrès civilisationnels qui ont enraciné durablement les avancées démocratiques » ou « de répression et de régression qui ont fait du pays une vaste caserne où les droits de l'homme sont piétinés ». 
 
A Tunis ce 7 novembre, le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali célébrera avec fastes ses vingt ans. Le temps de la réconciliation entre zélateurs et censeurs n'est pas en vue.
 
Beaucoup de familiers du dossier ne cachent pas leur déception. Le « coup d'Etat médical » organisé et mis en œuvre en douceur contre un Habib Bourguiba - frappé de sénilité - par celui qui était Premier ministre depuis seulement cinq semaines, Ben Ali, avait engendré tant d'espérances. Plus dure fut la chute... du régime aux prétentions démocratiques vers le totalitarisme.
Au pays de Ben Ali, la langue de bois domine le paysage, écrase les citoyens. Dernier exemple, tiré d'un discours du « zaïm » (chef) le 2 novembre : « Nous n'avons cessé et continuons d'être attentifs aux attentes de notre peuple en nous attachant à nos valeurs et principes civilisationnels constants, en adhérant aux valeurs de modernité et aux mouvements de progrès, réagissant aux mutations qui se produisent dans le monde, en devançant les événements et les nouveaux développements, et en œuvrant constamment pour que la Tunisie demeure une oasis de sécurité et de stabilité (...) »
 
Tout est à l'avenant. Ce langage fleuri auto glorifiant à l'obsession comporte d'ailleurs même pour partie des vérités. Car même si la pauvreté n'a pas été éradiquée, les résultats économiques de la Tunisie contemporaine pourraient être jalousés par la plupart des pays du tiers monde. Comme nous le dit Ahmed Manaï, un opposant exilé à Paris gagné par le réalisme, « le PNB, qui a progressé en moyenne de plus de 5 % au cours des vingt dernières années, ainsi que tous les autres principaux indicateurs macro-économiques, inflation, investissement, déficit budgétaire, endettement, réserves en devises, chômage, etc., attestent d'une économie en bonne santé et assez bien gérée ».
 
Le même homme s'empresse de préciser : « Mais la bonne tenue de l'économie ne suffit pas à mettre en confiance une société marginalisée et inquiète de la privatisation de l'Etat, du dévoiement de la justice, de la montée vertigineuse de la corruption, du développement des réseaux mafieux et des graves disparités sociales, mais aussi et surtout de l'absence de perspectives d'avenir. Je crois que les Tunisiens, dans leur écrasante majorité, sont convaincus qu'ils auront Ben Ali à vie. »
 
Il existe bien un « système Ben Ali ». Un Etat qui fonctionne, une économie qui tourne, des profiteurs (dans le cercle familial présidentiel) qui profitent, des consommateurs qui consomment, des acheteurs qui achètent (à crédit, surtout), puis des flics, beaucoup de flics (et des indics) qui font régner l'ordre, par la peur. A boire et à manger, donc. Assez pour satisfaire une Europe pas très fière, un peu veule, qui sacrifie ses valeurs sur l'autel d'une collaboration avec un régime bon élève du FMI et qui pourchasse avec assiduité ses islamistes, le mouvement Ennahda.
 
Les Tunisiens, eux, sont priés d'oublier la politique. Kamel Jendoubi, autre exilé parisien qui préside un centre pour les droits de l'homme, l'explique : « On nous dit : la politique, la gestion de la cité, l'économie, l'éducation, c'est pas votre affaire. Faire de la politique en Tunisie c'est une prérogative réservée au président. Même les ministres ne sont que des exécutants, qui agissent toujours en référence à Ben Ali. Même les opposants officiels sont choisis par lui. Celui qui défie cette loi sera combattu et éliminé politiquement, par tous les moyens y compris une justice instrumentalisée. Ils vont jusqu'à la privation de ressources, les pressions sur les proches... Sinon, on pousse à l'exil. »
Les principales cibles du pouvoir ont pour noms islamistes et défenseurs des droits de l'homme. Féroce avec les uns, implacable avec les autres, le régime embastille et torture les premiers, harcèle et dénigre les seconds. Entre les deux se terre une société civile qui sait son intérêt à se taire et qui, souvent, se tait.
 
Alors ? Un bilan humain noir. Et, pour Jendoubi, « un grand échec » : « Après vingt ans d'éradication de l'islamisme, il est toujours là ; Ben Ali a essayé de diviser Ennahda, de les emprisonner, les exiler. A quoi a servi cette répression ? Le bilan est nul, qui n'a pu empêcher la réislamisation des esprits. Les islamistes d'Ennahda qui n'ont pas, depuis 1992, donné d'exemple de violences conservent une capacité politique. La Tunisie a été transformée en caserne bourrée de flics et d'éradicateurs, pourtant l'islamisme y reste un mouvement d'avenir. »
 
Une conférence à l'ULB
 
Ce mardi 6 novembre, Amnesty International Belgique francophone et le Cercle du Libre Examen organisent une conférence sur les vingt ans du régime tunisien, avec la participation, notamment, de Sihem Bensédrine (journaliste), Houcine Bardi (avocat), Riadh Bettaieb (membre d'Ennahda), Véronique Jamoulle (PS) et Vincent Legrand (ULB). Salle H 1 301 au campus de l'ULB, à 19 h 30.
 
(Source : « Le Soir », (Quotidien – Belgique), le 5 novembre 2007)

Publié dans CHRONIQUE

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