LE MIRACLE TUNISIEN

Publié le par TAOUFIK BEN BRIK

Jamais seul à Hay El Akrad

 

Terre de tourisme, la Tunisie veille à son image. Mais loin des plages et des hôtels, un autre pays tente de survivre. Plongée à Hay El Akrad, où le pari quotidien de chacun est de ne pas mourir trop vite.

 

À 30 minutes de Bab Bhar, la porte de Tunis qui donne sur la mer, c'est Hay El Akrad, le "quartier des Kurdes", croupion de la Tunisie, qu'on atteint dans un concert infernal de mobylettes partant dans tous les sens et de petits vendeurs beuglants. Un endroit dangereux ? "Pas trop", répond l'habitué des lieux qui me sert de guide, sur un ton qui signifie l'inverse. D'ailleurs, il ajoute aussitôt : "Contente-toi de ne pas t'éloigner de moi".

 

Des flèches signalent les bars clandestins. Devant les portes, des femmes s'offrent au passant à des prix facilement négociables. Le danger est palpable dans l'air, comme si à n'importe quel moment et sous n'importe quel prétexte, l'illusion de paix peut voler en éclat. Les ruelles sont de boue fétide, les caniveaux bloqués par la vase. Les détritus s'étendent à perte de vue. Des échoppes, grandes comme des coffres à jouets, se serrent les unes contre les autres. L'une vend des tabouna (du pain fait maison), une autre des ftaïer (des beignets), une autre encore du gazole et du charbon.

 

Une poignée d'enfants s'éclaboussent près d'une mare ignoble. Ils rient. A Hay El Akrad, de la misère noire monte en permanence le murmure des enfants, qui travaillent dès l'âge de dix ans, mais rient dans la poussière. "Sans les enfants, ce quartier serait un goulag", commente mon guide.

En janvier, une pluie diluvienne s'est abattue sur le quartier, qui a disparu tout en entier sous un bon mètre d'eau noirâtre, charriant des immondices. Pendant des jours, les habitants de Hay El Akrad ont connu des nuits terribles, se relayant sur le lit, seul endroit sec.

 

Un petit bout de fil en plus

Une maison, ici, c'est une pièce de trois mètres sur quatre. Dans l'une d'elles vivent le vieux Lakhdar, sa femme et leurs huit enfants : dix personnes dans 12 m². Autour, dans cette partie d'Hay El Akrad, il y a quatre robinets d'eau potable. Depuis deux semaines, trois d'entre eux sont détraqués. Le vieux Lakhdar, malade depuis un an, ne travaille plus. Sa femme, elle, a trouvé une place de bonne à Hay Ennasr, un quartier de nouveaux riches. Elle gagne 120 dinars (70 euros) par mois. L'un de ses fils, âgé de 14 ans, travaille, lui, chez un vendeur de journaux pour 100 dinars par mois. On vit donc, chez eux, avec 20 dinars (12 €) par personne et par mois, alors qu'un kilo de semoule coûte 1 dinar.

La semaine dernière, la femme de Lakhdar est rentrée avec un drôle d'air : elle a vu sa patronne acheter une robe à 2 000 dinars (1 200 €), soit 16 mois de son salaire, à elle, dépensés d'un coup. Elle n'imaginait même pas que dans Tunis quelqu'un possède une telle somme.

 

À Hay El Akrad, le rêve de tous est de travailler un jour dans les usines de textile. Le salaire y semble royal : ce n'est pourtant que le Smig. Pour y arriver, il faut piétiner pendant des années comme journalier, s'accrocher ferme, faire des risettes aux contremaîtres. Les emplois y sont précaires, miraculeux, et on s'étonne chaque matin de ne pas avoir perdu le sien. Les candidats sont nombreux, au portillon, prêts à vous souffler votre place, à n'importe quel prix.

 

Chez les Lakhdar, une ampoule électrique pend au plafond. Un luxe rare. Quand le père est tombé malade, ses voisins, un petit peu moins misérables que lui, ont prolongé jusqu'à sa maison, sans le prévenir, un fil électrique, partageant ainsi quelques watts. Coude à coude silencieux, solidarité frileuse : personne n'est jamais seul à Hay El Akrad.

 

(Source : « Kalima » ( Mensuel électronique – Tunis ), N°50 

Publié dans ESPACE INFO

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